"J'ai rencontré des fileurs de contes, et ils sont tous plus ou moins taillés dans le même bois :
ils racontent des histoires parce qu'ils ont peur de la vie".
Roland Deschain,
La Tour Sombre

13 nov. 2029

News du fond de l'enfer (Novembre 2014)


Novembre, ou comment ne plus avoir de vie



  Parce que le NaNo, c'est le truc le plus ouffissime du mois de novembre, mais c'est quand même  un peu contraignant. Ma vie du moment se résume à : aller travailler ou en cours, rentrer, écrire, (dormir - ou pas). Adieu les sorties, adieu les amis, bonjour les tchats de soutient moral !

  Je déteste mon histoire, elle n'a aucune intérêt. C'est triste, c'est noir, c'est nul, mais je m'éclate comme une petite folle parce que les mots viennent tout seuls. C'est la première année que j'arrive à sortir mes 1700 mots par jour sans en souffrir (alors que j'ai quand même commencé novembre avec un BTS blanc, l'horreur totale !). Du coup, j'ai remonté le niveau jusqu'à 2000 mots par jour (si si, 300 mots ça fait toute la différence d'un quota) et ça sort sans trop de difficultés (en même temps, raconter la vie toute naze d'une nana dépressive, c'est pas trop compliqué). Mais bon, comme disent les nanoteurs qui ont besoin de réconfort :  
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  Bref. A moins de la moitié temporelle, j'ai dépassé la moitié scripturale, c'est ça, c'est très bon pour le moral (mais pas pour la fatigue). La preuve, c'est la première fois en trois ans que je prends la peine de venir donner des nouvelles ici. Et du coup, voici un petit extrait en avant-première, juste pour prouver combien mon NaNo est naze.

Bon mois de novembre à tous, bon courage aux nanoteurs, on se revoit en décembre pour Noël et les chocolats !

Extrait de ma fange de novembre :

La tête d’Eva bourdonne. Elle est encore sortie avec Tiffaine et Tristan, hier soir. Deux jours de suite, ce n’était pas vraiment raisonnable. Heureusement que le samedi matin est là pour éponger les dégâts. Au loin, elle entend les miaulements de Bernadette. Elle n’est même pas sûre qu’elle a mangé hier. Les shooters ont du mal à s’estomper. Son estomac n’est que brûlures. Un relent plus violent que les autres lui secoue le ventre. Vite, vite, l’appartement tourne dans tous les sens mais c’est pas grave : Eva traverse les deux mètres qui la séparent des toilettes. Au moment où elle arrive devant la porte, quelque chose butte sur ses pieds, et elle se rétame par terre. Pas le temps d’aller jusqu’à la cuvette : tout sort sur le carrelage.

Dégoûtée, elle tourne la tête pour constater la source des dégâts. Sur le pas de la porte, Bernadette la regarde avec un air coupable.

- Salope, marmonne Eva.

Le pire, dans cette histoire, c’est qu’Eva n’a même pas la foi de se relever. Dans le studio, elle entend son téléphoner biper. Un gémissement lui échappe. Allez, ma grande, attraper le rebord du lavabo (et tant pis s’il se détache, tu auras au moins essayé, et vu la situation t’es plus à ça près), et se relever… Se relever… Voilà. Maintenant, à situation désespérée, solution désespérée : elle allume le robinet d’eau froide et met la tête dessous.

30 août 2029

News fin août 2014


Yo les escargots !



Eh ben, l'été aura été prolifique finalement ! Je suis assez contente ! 


Bon, pas de participation au Mammouth n°4 (à venir). Pas non plus de nouvelles de Yourie, perdue il semblerait dans les limbes galactiques...


Mais j'ai quand même participé à un défi de l'été, que j'aime particulièrement. Déjà, je l'ai écrit avec une demoiselle pleine de talent, et en plus c'est le genre de truc qu'on a pas l'habitude de faire. C'était fun !

 Et puis, j'ai sorti un texte toute seule, oui oui, comme une grande ! Sans Appel à texte, sans répondre à un défi, ça a vraiment été un coup d'inspiration soudaine. J'y tiens, à celui-là, parce que c'est aussi un truc assez inhabituel, dans le fond comme dans la forme. Il est cul-cul, mais je l'aime bien quand même.



C'est la rentrée ! (littéraire, oui, aussi, mais on s'en fout !) L'année d'études reprend... Et le mois de novembre approche aussi, mine de rien ! Et qui dit novembre dit NaNoWriMo ! J'espère pouvoir y participer, parce que j'ai des idées ! J'ai troooop envie de participer, maintenant que les Failles sont (presque) derrière moi !

Vivement les mois prochains !

A bientôt !

Kerena

19 mai 2029

News mai 2014

*regarde la date de son dernier article*

Oulà ! Il était temps que je repasse !

Le topo de ces derniers mois n’est pas franchement folichon… Un défi un peu raté proposé par le Monde de l’Ecriture, dans lequel il fallait reprendre un conte façon Disney… Le résultat était franchement bof, alors il faudrait que je reprenne ça (mais telle que je me connais…).
Et puis Symbiose, aussi, qu’il faudrait que je reprenne parce qu’apparemment personne n’en comprend la chute x)

Bref.



Le NaNo, c’était pas franchement ça non plus. Oui, je l'ai gagné. Terminé. Mais continuer les Failles n’a pas été une sinécure, surtout après un an sans avoir ouvert la première partie. Et puis, j’ai l’impression de m’être vraiment forcée à écrire cette suite (qui, du coup n’est même pas terminée !). Peut-être qu’un jour je saurais quoi faire de cette histoire...
Donc oui, dans un sens, le NaNo a été relevé, puisque j’ai tapé mes 50 000 mots et plus, mais il n’est pas relevé où vraiment, cette fois, on a plus de la quantité que de la qualité, et que c’est même pas fini.

Heureusement, que ma petite Yourie remonte le niveau. Yourie, c’est le personnage d’une histoire qui me trotte dans le crâne depuis 2007 et qui commence doucement à faire son chemin. Un petit blocage, déjoué par mes chers MdiEns, va peut-être, qui sait, me permettre d’en voir le bout ?

Voilà-voilou,  pour l’instant 2014 n’est pas une année exceptionnelle en crus littéraires kerenaiens… Pourvu que l’été soit plus productif !


Kerenament vôtre,

10 oct. 2028

News octobre 2013




C'est officiel !


 Je participe cette année ! Avec les Failles à terminer et les études qui redémarrent, ça va pas être une partie de plaisir ! Mais c'est aussi ça, relever un défi...

Je vous ai déjà dit que j'étais folle ? Non ? Maintenant c'est fait !

Dans tous les cas, pour me suivre, c'est ici : 
http://nanowrimo.org/participants/kerena/novels

Par contre, je ne garantis pas du tout la rédaction de ce blog durant le laps de temps du NaNo... :-°

Je rappelle que cette année est celle de la rédaction de la suite des Failles, donc ben il va falloir lire la première partie. Et pour ça, c'est par ici => http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,7097.0.html

A bientôt ! (Si je survis au mois de novembre...)

Kerena

6 sept. 2027

Mise à jour du 06/09/2013

Bonjour bonjour !


Comme vous l'aurez remarqué (ou pas ?), le blog a subi une belle (je l'espère) mise à neuf. Fini le look "dark", place à la lumière ! Vive le blanc ! Et puis comme j'en avais marre de voir ce blog aux proportions disproportionnées, j'ai tout réduit. Changement de couleurs, c'était galère, mais je ne suis pas fâchée du résultat.

Ces derniers temps ont été productifs ! J'ai sorti un texte (Line) et j'ai participé à un AT du Monde de l'Ecriture, pour la sortie du Mammouth n°2. Et... Surprise ! Mon texte a été sélectionné ! Je n'en reviens toujours pas, mais ce qui est terrible c'est que le texte nécessite des retouches, et que je suis une adepte du "premier jet"...

Le Mammouth, kézako ? Il s'agit d'une revue littéraire éditée par les volontaires du MdE, dont la parution est assez sporadique (pour l'instant). 
Vous pouvez lire la revue n°1 ICI


Tout ça c'est bien joli, mais c'est la rentrée ! Et qui dit rentrée, dit NaNo en vue. Oui, l'an dernier, je l'ai réussi, toussa... Mais au vu de ma rentrée, il n'est pas sûr que je participe, mais ce serait franchement dommage... La suite des Failles ne va pas s'écrire toute seule ! Je vais voir comment m'organiser pour conjuguer tout ça.

Dans tous les cas, je vous laisse parcourir les pages de mon blog, en espérant que son organisation reste... organisée ?

A bientôt !

Kerena

15 août 2025

Généralités

Non, je ne suis pas si folle que j'en ai l'air (quoique...)


Mais qui est donc cette Kerena qui nous bassine avec son blog ? 
Une jeune femme un peu geekette sur les bords, capable de vous réciter par cœur les épisodes de Stargate, fan de BattleStar Galactica et des films de super-héros... J'aime l'imaginaire, la SF, la Fantasy...

Mais pourquoi un blog d'écrits ? 
Sur les conseils d'un pote perdu de vue depuis, qui tenait lui-même le sien. Pour moi, écrire c'est avant tout partager. Je n'ai pas envie de garder tout ça pour moi. Autre raison : écrire, ça défoule. Et puis, avec le temps, j'ai appris que c'est un très bon moyen de s'auto-psychanalyser ! 

Bon, mais du coup j'écris quoi ?
Ça dépend. Les premiers temps, des textes ultra-courts, juste des idées lancées, et puis des choses plus longues, plus abouties, des nouvelles... Et finalement je me suis lancée avec le NaNo, et aujourd'hui je suis partie dans une espèce de SF bizarre. On verra où ça me mène, mais j'aimerais en faire un roman - prétentieux, mais sait-on jamais ?
Cette année (2013) est également annonciatrice de NaNo, en novembre. J'aimerais beaucoup y participer, ne serait-ce que pour terminer Les Failles, mon premier NaNo, dont je n'ai du coup terminé que la première partie. 

Voilà... Je ne pense pas avoir grand-chose à rajouter, sinon que le chocolat au lait est et restera le meilleur de tous.

Countraya !

Kerena

25 déc. 2014

[NaNo 2014] Sur le Fil

Parlons bien, parlons NaNo. Cette année, ça a été tout seul. Comme j'avais peur d'être en retard, ben j'ai pris de l'avance tout le temps, en en fait c'est graaaaaaave motivant. Je dirais pas que cette année a été une promenade de santé. Mais j'étais tellement motivée, et en plus j'avais tout : les personnages, l'histoire, la fin, ce qui a fait que j'ai pu avancer très vite, sans me poser de questions. Pas grand-chose de plus à en dire. Voici les 5000 premiers mots, bonne lecture et n'hésitez pas à me contacter pour lire la suite !


SUR LE FIL

PARTIE 1 : NOVEMBRE

Les rues de Paris sont froides en ce 10 novembre. Eva se presse de rentrer chez elle ; les trottoirs sont vides, chacun s’est vite camouflé chez soi devant une bonne soupe. Eva regarde la buée monter de son nez et de sa bouche, par-dessus son écharpe en laine. C’est rigolo de penser que l’air se condense sitôt sorti du corps humain. Des fois, c’est des peties choses comme ça qui lui donnent le sourire. Eva rêve de sa soupe de légumes, ça tourne à l’obsession depuis qu’elle a mis les pieds dehors et que ses mains réclament de la chaleur.

I'm tired of being what you want me to be
   Feeling so faithless lost under the surface
Don’t know what you’re expecting of me
Put under the pressure of walking in your shoes

« Ah, zut. Zut-zut-zut-zut-zut. »
Eva peste contre ses gants qui ne veulent pas quitter ses mains. Mais, qu’est-ce qui lui a pris de cacher son téléphone au fond de son sac ? Au moment où l’attrape enfin, Linkin Park se tait. Avec un grommellement, elle recompose le numéro.
- Salut, chouchou, ça va ?
- Oh, ma chérie, si tu savais, je suis tellement amoureux, c’est l’homme de ma vie… 
Eva sourit tout en se débattant pour remettre son gant. Avec Tristan, tous les hommes sont toujours l’homme de sa vie. Eva entend donc parler du nouveau copain en question pendant de longues minutes, auxquelles elle acquiesce juste de temps en temps. Tristan ne s’en formalise pas : il est très bavard et lui raconte toujours tout.
- Bon, et toi, chouchoute, on te voit quand ?
- Ben, je sais pas trop, ça va dépendre de mes permanences…
- Samedi ?
- Samedi je suis avec mes parents, et dimanche avec Bastien. Ou alors, demain soir ?
- OK pour demain.
- Je demande à Tiffaine et je te tiens au courant. J’arrive chez moi. Je te rappelle plus tard. Bisous, chouchou.
Arrivée à son petit immeuble, ses mains gelées peinent à trouver la clé et à la glisser dans la serrure. La montée au premier la réchauffe un peu, et les miaulements de Bernadette derrière la porte lui arrachent un sourire.
Une fois sa soupe sur le feu, elle entend son téléphone sonner. Il est vingt et une heures, Bastien est pile à l’heure. Voilà au moins un fait qui ne changera jamais : l’appel de Bastien, tous les soirs à neuf heures. Eva décroche. Oui, oui ça va chéri, et toi ? Oui, bien sûr. Oui, la permanence ça a été. Pas de souci majeur aujourd’hui.
Eva écoute d’une oreille distraite son copain raconter sa journée. Elle s’est installée dans son fauteuil, devant sa télé, Bernadette sur ses genoux. Ce moment de décompression en fin de journée est trop important pour qu’elle prête une oreille suffisamment attentive aux journées de commercial de son copain. Il a vendu ceci, ses collègues ont fait cela, il s’est passé ci, l’entreprise fait ça… Eva s’en fiche un peu, mais Bastien semble avoir besoin de lui raconter ses journées. Alors elle acquiesce régulièrement, pour faire croire qu’elle écoute. Elle préfère ses conversations avec Tristan, qui, au moins, sont drôles.
- Oui, à demain. Bonne nuit chéri.
Eva soupire. Enfin. Son bol sur les genoux, elle peut enfin savourer une soirée tranquille avec son chat, loin de son travail, de son copain, des permanences. Son téléphone vibre et lui arrache un sourire bienfaiteur : Tiffaine est disponible vendredi.
La soirée prend enfin son tour habituel. Sa soupe la réchauffe doucement et sur ses genoux, Bernadette ronronne en écho.


***


~ Enregistrement n°SANOV12658, 19h48 ~
- SOS Amitié j’écoute.
(pas de réponse. On entend une respiration saccadée au bout du fil)
- SOS Amitié j’écoute ?
(toujours pas de réponse. On entend des sanglots, des gémissements. A priori, il s’agit d’une femme)
(la personne raccroche)
~ 19h51, fin de la communication.~

Eva serre sa bière entre ses mains et regarde les premiers flocons timides saupoudrer la rue. L’hiver, c’est naze, mais ça a quand même des avantages. La porte du bar s’ouvre sur deux silhouettes, qui illuminent immédiatement l’endroit, et pour cause : Tiffaine a ressorti son écharpe à paillettes, qui agit comme une boule à facettes.
- Heeeeyyyyyy l’amie de Monsieur tout-le-monde, comment ça va ?
Eva serre sa meilleure amie avec chaleur.
- Bien, bien. Malheureusement, le monde entier n’a pas toujours d’amis.
- Et heureusement que tu es là.
En moins de deux minutes, les trois amis sont serrés autour de trois bières sur une table minuscule, alors que toute la jeunesse parisienne commence à vouloir profiter de l’happy hour
- Bon, ben… A nous ?
- Oui ! Au nouveau copain de Tristan !
- A ta deuxième année avec ton copain, Tiffaine !
- Et aux glorieuses heures d’Eva, la meilleure amie de tout Paris !
Les chopes carillonnent joyeusement. Pendant que ses deux amis commencent à se raconter leurs copains respectifs, Eva les regarde d’un œil malicieux. Elle n’a pas besoin de participer : il lui suffit d’être là, avec eux, dans le bruit du bar, une mousse entre les mains. Voir leur bonheur, leurs bons moments avec leurs copains lui suffit amplement. Ils boivent leurs bières, recommandent plusieurs fois. Eva prend des cocktails. Et soudain arrive le sujet tant redouté :
- On fait quoi au nouvel an ?
Eva sent ses entrailles effectuer une magnifique démonstration de l’ascenseur émotionnel. C’est Tiffaine qui arrive à lire son visage en première :
- Oh non, ne me dis pas qu’on va en venir aux mêmes complications métaphysiques que l’an dernier ? C’est trop demander que de passer un nouvel an avec toi ?
- Ben, vous en parlerez à mes parents et à Bastien, hein…
- C’est pas grave les loulous, on a le temps de voir venir encore…
Eva a un pauvre sourire ; malgré les ennuis, l’enthousiasme de Tristan est toujours bon pour le moral.
- Je vais essayer de leur en parler ce week-end, je les vois samedi.
Du coup, Tiffaine profite du blanc pour lancer la conversation sur le dernier film du moment, un truc avec des aventuriers de l’espace qu’Eva n’a pas encore été voir. Son regard a replongé dans cocktail et elle fixe les bulles de soda avec attention. Ah, si on était tous juste des petites bulles dont le seul but serait de remonter à la surface pour exploser…
Eva en est déjà à sa quatrième boisson, et elle sent les vapeurs de l’alcool commencer à étirer leurs brumes dans son cerveau. Elle a perdu le fil de la conversation. Elle contemple avec grand intérêt le mélange vert de la vitrine et les couleurs de son cocktail qui se reflètent sur son verre. Week-end… Demain, c’est le week-end… Mais, qu’est-ce qu’un week-end ? Pourquoi elle n’aurait pas le droite d’être que en semaine ? On ne voudrait pas faire une exception, juste pour elle, pour bannir les week-end de son année ?
- Eva ? Oh, Eva…
- Merde, pouffe Tristan, je crois bien qu’elle est cuite.
- Oh, merde… Aide-moi, Tristan, on va la ramener chez elle.
Eva sent vaguement ses amis la soulever et l’aider à marcher dans la rue. Elle ne comprend pas bien comment ils font pour lui faire monter l’étage. Elle a vaguement conscience d’entendre Bernadette miauler ; puis c’est le trou noir.

C’est le soleil qui la réveille ; le soleil et le froid. Dieu, ce qu’elle a froid. Le soleil, le froid et Bernadette, qui miaule à qui mieux-mieux devant sa gamelle. Vide.
- Ta gueule, le chat…
- C’est toi, Tiffaine ?
- Non, c’est Bastien. J’ai décidé de me faire opérer pendant la nuit.
- T’es nulle, pouffe Eva. Allez, debout.
Plus facile à dire qu’à faire : le monde a tendance à tanguer, ce matin. Elle récupère la couette, qui a glissé du canapé pendant la nuit, enjambe sa meilleure amie, qui s’est installée au sol sur la chauffeuse, et se dirige vers ses placards. Une fois la mission-gamelle remplie, il s’agit de retrouver son téléphone pour voir l’heure. L’heure…
- Meeeeeeeeeeeeeerde !
- Hurle pas comme ça, Eva, aie pitié de celle qui t’a ramenée et a veillé sur toi…
- C’est la méga-cata ! Je dois être chez mes parents dans trente minutes !
- Attends… Il te faut pas genre, une demi-heure pour y aller… ?

Eva sent que ce week-end va être dans le top cinq des week-ends les plus pourris de sa vie. Elle a la tête dans le pâté, elle n’a pas pu prendre de douche, elle a une demi-heure de transports devant elle, et par-dessus tout, par-dessus tout, elle va devoir supporter l’éternel repas de famille du mois de novembre. « Mais tu comprends, on voit rarement ton frère, alors quand il est dispo c’est sympa d’être tous ensemble… ». Oui, maman, mais tu vois mon frère j’en ai rien à foutre… Evidemment, depuis le temps qu’elle a envie de la sortir, cette phrase n’a jamais pu franchir les lèvres d’Eva. Elle ne sait pas si elle doit se réjouir ou pleurer du fait qu’Axel ne leur fait l’honneur de sa présence que trois fois par an. Dans tous les cas, elle paierait cher pour pouvoir en être amnistiée.
Vibration du téléphone. Maman : « Ton frère est arrivé. Tu en es où ? » Eva réfrène le vil « DTC » qui lui vient d’instinct, pour répondre plus sympathiquement que désolée, il y a eu un souci sur la ligne, que c’est réparé et qu’elle arrive.
En attendant, Eva se livre à l’une de ses activités préférées : observer. Comme ce monsieur, en face, qui a l’air tellement sérieux avec son costume trois-pièces. Mais, qui porterait un chemise-cravate un samedi ? Surtout une cravate froissée ? Ou cette fille, là-bas, qui porte une jupe bien trop courte et des talons bien trop hauts pour un samedi matin. Ou encore cette dame, qui a des poches sous les yeux tellement immenses que le mot « cernes » ne convient plus. Parmi ces trois-là, lequel serait le plus à même d’appeler ses collègues qui travaillent aujourd’hui ? Eva parierai bien sur la femme aux poches sous les yeux. Mais elle n’a plus le temps de se poser la question : il est temps pour elle de descendre.
Rares sont les fois où Eva parcours les trottoirs de Paris à reculons, mais la rue dans laquelle habitent ses parents fait figure d’exception. Tout l’y répugne : les chewing-gums collés au macadam, les petites fleurs rouges dont elle ne se rappelle pas le nom mais qui l’observent d’un air triste sur les balcons, les façades grises du quartier, qui auraient bien besoin d’un ravalement… Et les trois étages à monter ne sont pas là pour lui remonter le moral – elle laisse cette tâche au ballotin de Jeffe de Bruges qu’elle a pris en passant. Elle a demandé à la vendeuse de mettre essentiellement du chocolat au lait, comme ça, elle sait que ceux-là ne seront pas mangés, ni par ses parents, ni par son frère.
A l’intérieur, tout le monde est installé à table, et il ne manque effectivement plus qu’elle au tableau. Les bols de biscuits apéritifs sont vides - personne n’a pris la peine d’en sauvegarder pour elle - tout comme les flûtes de champagne – seule la sienne est encore pleine. Soit. Un repas au champagne, c’est bien, aussi.
Une bise pour ses parents, un effleurement pour son frère, qui en est déjà à raconter toute sa vie professionnelle par le menu.
- Et toi ma chérie, ça va bien ?
Oui, ça va bien, le boulot c’est cool, les permanences se déroulent bien aussi. Il y a longtemps qu’elle n’a pas eu de « cas étrange » ni de catastrophe imminente.
- Quand même, Eva, tu as déjà un boulot difficile, tu crois que c’est vraiment raisonnable ?
A ce moment, Eva a déjà envie de s’en aller.
- On en a déjà parlé, maman. Si je fais ça, c’est que j’en ai envie, et que j’ai le temps.
- Oui, mais quand même, ta mère a raison. C’est peut-être beaucoup pour une jeune femme de ton âge. Tu n’as pas peur de tomber sur quelqu’un de bizarre ?
- Papa, des gens bizarres, y’en a à tous les coins de rue. Et puis, les appels sont enregistrés, alors je ne risque vraiment rien.
- Et Bastien, il en pense quoi ?
Cette trahison vient de son frère. Elle lui jette un regard noir.
- Ce que Bastien en pense ne vous regarde pas.
Il a un sourire sarcastique. Oh, Axel, si tu pouvais t’étouffer avec ta tranche de rôti !
Inévitablement, la discussion revient à Axel, son boulot, ses clients, la vie de la boîte, son boulot, son boulot, son boulot… Eva regarde son assiette et pense comme elle serait bien plus utile à une permanence. Par-dessus les verres, sa mère lui adresse un sourire encourageant. Eva se lève et la suit à la cuisine.
- Allez, courage ma chérie, je sais que c’est pas facile pour toi, mais ça fait plaisir à ton père de vous voir tous les deux comme ça…
- Excuse-moi maman, mais si Axel prenait la peine de venir plus souvent, vous en souffririez moins !
- Axel est occupé…
- Oh, je t’en prie ! Moi, je suis pas occupée, peut-être ?
- D’ailleurs…
- Ah, non. Non, maman, je t’interdis de me dire, toi aussi, que tu es contre mon bénévolat.
- Mais, chérie, regarde-toi… Tu as des cernes énormes, est-ce qu’au moins tu manges correctement ? Ton père et moi sommes inquiets. Ce n’est pas que nous sommes contre le bénévolat, mais il faudrait voir à ce que ça ne te coûte pas plus que ce que ça t’apporte…
- Mais c’est important, pour moi ! C’est compréhensible, ça, non ?
Eva plante là sa mère et retourne au salon. Elle envoie un SMS à Tiffaine : « S’il te plaît, appelle-moi ». Rien de tel qu’un faux appel urgent pour s’éclipser d’une situation délicate.
Un quart d’heure plus tard, Eva quitte l’appartement, l’air affolé, après avoir prévenu que Tiffaine s’est violemment disputée avec son copain, et a un besoin urgent de soutien. Dans la rue, elle envoie un SMS à sa meilleure amie : « Je t’en dois une belle. Si t’as besoin que je te sauve la vie, n’hésite pas ! »


***


~ Mail n°SANOVM89764-2014 ~
Objet : SOS
Bonjour,
J’ai atéri sur vôtre site un peu par hazard. Du cou je me posé la question : Je me sen un peu seul et j’aimerai parlé un peu. C’est possible ?
Merci beaucou pour vôtre aide
~ Fin du mail ~


- Eh bien, Eva, qu’est-ce qui te fais sourire comme ça ?
Eva regarde Lise, sa voisine d’en face. Les premiers temps, Eva s’est cruellement demandée ce qu’une femme comme Lise pouvait bien faire à SOS Amitié : la quarantaine bien tassée, un mari, des enfants sérieux dans leurs études, la femme typiquement accomplie et qui a l’air de ne manquer de rien. Qu’est-ce que le volontariat, ce volontariat pouvait bien lui apporter ? Et puis, le temps passant, Eva a compris que c’est le genre de question qui ne se pose pas, ici. Elle a aussi compris que les nouveaux volontaires ont dû, comme elle, se poser le même genre de questions à son sujet, et qu’elles sont de toute façon vouées à l’échec : Eva ne savait même pas pourquoi elle a commencé ce volontariat, les premiers temps. Maintenant, elle sait une chose : elle n’arrêterait pour rien au monde. Et elle sait, du coup, qu’il en va de même pour Lise.
- Rien, c’est juste qu’on a reçu un mail plutôt cool. Et toi, sur le tchat, ça se passe bien ?
- Oui, plutôt. En fait, non, ajoute-t-elle après un silence. J’ai une gamine en ligne, si j’ai bien saisi elle est au collège, et ça se passe pas très bien pour elle. Je crois que c’est pas la première fois qu’elle tchatche avec nous.
- Ça va aller ? Parce que techniquement, mon collège est plus proche que le tien…
- Vile jeune ! Comment oses-tu critiquer mon âge ? Ne t’inquiète pas, Eva, mes enfants y sont aussi, je pense que ça va aller. Et ton mail ?
- Un cas typique, ça devrait aller.
Les premiers temps, Eva ne savait pas trop comment traiter ce genre de demande plutôt brute, mais la formation et l’expérience lui ont appris à y faire face :

~ Mail n°SANOVM89764-2014-2 ~
Objet : RE : SOS
Bonjour,
Nous avons bien reçu votre email et nous sommes là pour vous aider. Nous pouvons discuter par email, bien sûr, mais nous avons également un numéro d’appel, entièrement gratuit et anonyme, ou encore notre tchat en ligne si vous ne souhaitez pas en parler plus vivement. L’équipe est disponible tous les jours, à n’importe quelle heure. N’hésitez pas à revenir vers nous.
Ne perdez pas espoir !
L’équipe SOS Amitié
~ Fin du mail ~

Plutôt satisfaite, Eva se lève et s’étire. Elle échange quelques signes avec Lise, qui est très concentrée par sa discussion. Elle part à la machine à café et échange des regards avec ses « camarades d’amitié ». La plupart a son micro sans fil bien campé sur son oreille, concentrée dans ses conversations. Eva retourne à son poste avec deux tasses de café brûlantes. Sur l’ordinateur, la boîte mail clignote : un message est arrivé.

~ Mail n°SAOCTM75643-2014 ~
Re : Re : Au secours
Chère équipe d’SOS Amitié,
J’ai mis beaucoup de temps à prendre le temps de vous répondre, et je tiens à m’en excuser. Après coup, prendre conscience qu’on a fait appel à vous fait naître un sentiment de honte auquel il est difficile de faire face, et encore plus difficile à surmonter. J’y suis néanmoins parvenu et aujourd’hui, je tenais à vous répondre.
Je ne sais pas si vous imaginez la portée de ce que vous faites. Pour vous, il s’agit peut-être simplement de décrocher le téléphone, et d’écouter ce que les gens ont à dire. De l’autre côté du fil, ces quelques instants représentent tellement de choses. Je ne vous ai appelés qu’une fois, une seule, et pourtant sa portée a été énorme. Je ne tiens pas à vous raconter ma vie ici, car je me doute que vous vous en fichez complètement. Les quelques lignes de ce mail ont été longues, pour amorcer simplement ceci :
MERCI.
Et, je l’espère, adieu !
Un ancien désespéré.
~ Fin du mail ~

Entre-temps, Lise a levé le nez de son écran. Eva pivote le sien, pour permettre à sa voisine de lire. Le visage de Lise s’illumine aussi :
- On l’imprime, non ?
Eva acquiesce, un grand sourire aux lèvres. L’imprimante crache sa feuille, qu’Eva va punaiser sur le Mur. Elle ignore ce que cet espace de béton représente pour l’équipe, mais pour elle, il s’agit simplement de ce dire que ce qu’elle fait, ce qu’ils font tous, n’est pas vain. De temps en temps, un écoutant de SOS Amitié imprime un mail, ou une conversation en ligne, ou même – et cela arrive de temps en temps – demande l’enregistrement d’une conversation pour la transcrire à l’écrit avant de l’afficher.
Plusieurs fois, Eva a eu des moments difficiles. Très difficiles, parfois. Elle a eu droit au cinglé perché sur son balcon, prêt à sauter. A la désespérée, sur le quai de la gare, qui attend le train avec impatience, mais pas pour la même raison que les autres usagers. Dans ces cas-là, Eva se lève et va devant le Mur. Elle se rappelle que son action n’est pas vaine.
- Eva, il est vingt-deux heures. Rentre chez toi.
Ah oui tiens. Il est vingt-deux heures. Eva n’a pas vu le temps passer.
- Mais, qui va s’occuper de la boîte mail ?
- Moi. Je reprends en même temps que le tchat.
- Je sais pas comment tu fais, Lise, avec tes enfants.
- J’ai la chance d’avoir un mari compréhensif ; et des enfants suffisamment grands pour se passer de moi. On te voit demain ?
- Et oui !
- Rentre bien.
Eva salue les autres écoutants. Elle sort son téléphone de sa poche : cinq messages, trois appels en absence. Bastien.
- Merde.

20h07 : « Coucou, tu passes bien chez moi ce soir ? »
20h31 : « Eva ? »
20h42 : appel en absence
20h49 : « Eva, réponds »
21h17 : deuxième appel en absence. Message sur le répondeur.
21h33 : « Bordel Eva, c’est pas drôle, tu es où ? »
21h34 : troisième appel en absence. Message sur le répondeur.
21h35 : « Eva, réponds ! »

- Merde, merde, merde.
Elle ne prend même pas la peine d’écouter les messages, car elle en connaît la teneur. Elle rappelle tout de suite.
Appel en absence. Ben voyons. Eva ne se formalise pas. Toutes les cinq minutes, sur le chemin de l’appartement de Bastien, elle essaye. Arrivée en bas de l’immeuble, elle se bénit de lui avoir demandé un double des clés. Elle sonne quand même un coup bref à l’interphone, comme d’habitude, pour avertir de sa venue, et essayer de calmer le jeu.
Sur le palier, la porte est entrouverte. Oh-oh. Bastien l’attend dans l’entrée, dans le pur cliché du conjoint non-mais-tu-étais-où-encore ? Eva aimerait bien rire, si la situation ne la concernait pas directement.
- Salut…
- Tu étais où ?
- Chez SOS Am…
- Nan.
Eva le regarde sans rien dire. Elle fronce les sourcils. Bon, c’est quoi ce nouveau délire ?
- Je veux bien croire que tu sois généreuse au point d’aider des gens sur ton temps libre, Eva. Mais, de là à ce que ça empiète sur ta vie privée, je n’y crois pas. Je n’y crois plus. Alors, tu étais où ?
- Bastien, je suis fatiguée, j’ai pas envie de jouer à ce jeu-là. Je t’ai dit où j’étais, maintenant y’a deux solutions : soit tu me crois et je reste, soit tu me crois pas et je m’en vais, tout de suite.
- Je sais plus où j’en suis, Eva.
Elle le regarde d’un air las. Moi non plus, je sais plus, elle a envie de répondre, mais cette option n’est pas envisageable.
- Je te l’ai déjà dit, c’est pas que je t’aime plus ou quoi, c’est juste que là-bas, le temps passe super vite, je me rends jamais compte…
- Arrête, Eva. J’en peux plus d’entendre ça à chaque fois. Tu sais ce que je peux imaginer quand je te vois pas arriver ? Et puis, merde, c’est trop dur de mettre un réveil sur ton téléphone pour avoir un rappel ?
Eva le regarde d’un air stupide. Ce n’est pas la première fois qu’il lui dit, mais chaque fois elle oublie. Pour l’instant, elle n’a pas trop envie d’y réfléchir. Il faut recoller les morceaux, autant que possible.
- Je peux rester ?
- Est-ce qu’au moins tu en as envie ?
Il y a des larmes dans les yeux de Bastien. Elle les voit, traitreusement révélées par la télévision qui s’y reflète.
- Oui. Oui, j’aimerais rester.
Bastien la laisse passer. Il y a deux assiettes sur la table basse du salon, devant la télé, et un plaid qui attend d’être posé sur deux paires d’épaules.
- Bastien, je… je suis désolée.
- C’est pas grave. Allez, viens, j’ai fait réchauffer tout à l’heure. Heureusement que j’avais prévu un DVD et pas un film programmé, quoi…
Quelque part en Eva, une chose se brise. Enfin. Elle prend son copain par la taille et l’embrasse doucement.
- T’es un amour. Je te promets de mettre un réveil. Tiens, regarde.
Eva sort son téléphone et programme la sonnerie. Tous les jours, 20h. Bastien lui sourit. Oh mon dieu, Bastien lui sourit.


***


~ Enregistrement n°SANOV12749, 18h32 ~
- SOS Amitié j’écoute.
- Bonjour… euh…
Silence sur la ligne.
- Bonjour. N’ayez pas peur, je ne vous demanderai aucune information personnelle. Je suis juste là pour vous écouter.
- Ben… Je me sens seul. Je suis tout seul à la maison. Ma femme est partie avec les enfants, et… Je savais pas quoi faire.
- J’entends un bruit étrange, à côté de vous.
- … c’est un couteau.
- Je peux vous demander de le poser ?
- Bien sûr, tenez, voilà. Si ça peut vous rassurer.
- Merci.
- C’est très bizarre. Je ne pensais pas vous appeler.
- Mais vous l’avez fait.
- Oui. C’est bizarre, de parler à une inconnue, vous savez ?
- Oui, je sais. Mais il n’y a pas à s’en formaliser.
- Merci, mademoiselle. Merci pour votre écoute.
- Ça ira pour vous ?
- Je ne sais pas. Mieux qu’il y a cinq minutes, en tout cas.
- N’hésitez jamais à nous rappeler.
- Merci. Au revoir, mademoiselle.
~ 18h33, fin de la communication.~


« Coucou, papa, c’est Eva. Dis voir, je… j’aimerais parler d’un truc à propos du déjeuner de samedi. Tu veux bien me rappeler ? J’aimerais bien qu’on prenne un verre tous les deux. Rappelle-moi. Bisous. »
Eva est au boulot. Elle a du mal à se concentrer sur sa compta. Depuis samedi, quelque chose trotte dans sa tête sans plus vouloir en sortir ; alors elle a pris une pause et appelé son père, parce qu’il faut que ça sorte.
Les bilans ne veulent pas se composer, elle trouve des erreurs partout dans les livres comptables ; selon ses calculs, la société est en faillite. Désespérée, Eva se lève et parcourt son bureau en long et en large. Elle va chercher un thé et, miracle ! alors qu’elle revient à son poste, son téléphone sonne. Elle fait signe à ses collègues qu’elle sort une minute.
- Oui, papa, bonjour. Ça va bien et toi ? Non, ne t’inquiète pas, j’ai pris une mini-pause pour répondre et de toute façon le patron est absent aujourd’hui. Tu as eu mon message ? Oui… Ce soir, c’est jouable pour toi ? Non, sans maman. Je veux pas l’exclure, hein, mais j’aimerais te parler, à toi. D’accord, c’est chouette. Mais, n’inquiète pas maman, hein. Comment ? D’accord, mais bon, ne t’attire pas ses foudres pour autant. Merci papa, on se voit tout à l’heure. Bisous.
Eva respire. Un poids s’est déjà ôté de son estomac. Elle attend la fin de sa journée avec impatience, parce que parler à son père devient une urgence. Eva n’aime pas garder ce genre de choses en elle. Ça la ronge, ça la bouffe, et même si elle a beaucoup de mal à parler avec son père en ce moment, et même s’il le prend super mal et qu’il la renie un temps, eh ben tant pis, ce sera sorti.
Maintenant que le décor est planté, elle va pouvoir réfléchir à la façon d’amener les choses. En attendant, elle a un bilan comptable à établir.

Lorsqu’elle arrive au Café des Arts, la terrasse est vide : il fait trop froid pour les parisiens, qui se sont tous réfugiés à l’intérieur. Elle entre et repère vite son père, assis devant une bière, son journal à la main. Eva sourit ; il n’y a que son père pour être suffisamment old school et lire un « vrai » journal malgré son smartphone. Elle fend la petite foule qui s’est réunie pour boire un café après le boulot, s’approche de la table et toque deux coups sur le formica, plaque un bisou sur la joue de son père avant de s’asseoir en face de lui.
- Coucou.
- Coucou ma chérie. Mais dis-moi, c’est étonnant cette invitation à boire un verre en pleine semaine ; et tes permanences ?
- Je suis libre ce soir, contre-t-elle avec un sourire. Et toi alors, qu’est-ce que tu as raconté à maman pour être libre de sortir à cette heure ?
- Réunion de service ; simple et efficace.
- Papa, en parlant de ça, maintenant que nous sommes tous les deux en face à face et sans faux-airs à donner, j’aimerais que tu me le dises franchement : tu en penses quoi, de mon bénévolat chez SOS ?
- Je suis content que tu me poses la question. Comme ta mère n’est pas là, je peux te le dire : je suis fier de toi.
Eva, qui commençait à jouer avec la carte du café, la repose avec précautions sur la table.
- Tu es sérieux ?
- Chérie, enfin. Ça fait vingt-cinq ans que tu connais ta mère ; moi, ça fait presque trente. On sait pertinemment tous les deux que, quoi qu’il arrive, il ne faut pas la contrarier. Alors oui, quand elle est là, je dis que ta permanence ça te prend du temps, qu’une jeune femme de ton âge a d’autres préoccupations… Mais, dis-le moi, des jeunes de ton âge, il y en a beaucoup, chez SOS Amitié ?
- Pas vraiment ; on est deux ou trois, je crois.
- Tu vois : les jeunes préfèrent sortir s’amuser plutôt que se vouer à aider les autres. Voilà pourquoi je te dis que je suis fier de toi. Maintenant, ça n’empêche pas que rien ne doit t’y forcer : si un jour tu veux arrêter, alors arrête. Tu me promets ça ?
- C’est promis, papa.
- Bon, maintenant venons-en au fait. Qu’est-ce que tu voulais me dire par rapport à samedi ?
- Tu promets de pas te fâcher ?
- Chérie, on est plus des enfants.
- Je trouve que… c’est pas la première fois que je le vois, et chaque fois je me dis que c’est parce que « c’est exceptionnel », « c’est la fête »…
Son père la regarde d’un œil profond, qui sous-entend : allez, ma fille, arrête d’ergoter et viens-en au fait. Eva respire un grand coup, puis :
- Je trouve que maman boit beaucoup en ce moment.
Son père continue de l’observer très sérieusement, attendant certainement qu’elle ajoute autre chose. Et, puisque ça ne vient pas, il finit par répondre :
- Chérie, je comprends que tu t’inquiètes, et me dire ce genre de chose à dû être difficile pour toi. Mais, si je peux me permettre, tu ne vis plus avec ta mère. Moi, oui, et je peux te le dire : au quotidien, nous ne buvons jamais. Pas une goutte. Je ne sors des bouteilles que quand on reçoit du monde. Alors oui, effectivement, peut-être que ta mère se lâche un peu dans ces moments-là. Mais c’est vraiment exceptionnel.
- D’accord…
Eva essaye de prendre un air rassuré, mais elle n’y arrive pas. C’était très discret, mais elle a bien reconnu ce comportement qu’elle croise souvent dans les bars, quand elle sort avec Tiffaine, Tristan ou Bastien : celui ou celle qui commande une bouteille de rouge, de blanc ou de rosé, « pour tout le monde », mais qui en boit une bonne partie tout seul parce qu’il sait très bien que personne n’osera « abuser » et trop taper dedans. Ça fait plusieurs fois qu’elle constate ce comportement chez sa mère, lors des repas de famille. C’est discret, mais elle se ressert si souvent que le niveau de son verre semble ne pas descendre.
- Maintenant dis-moi, Eva, c’est moi qui ai une question à te poser, et j’aurais besoin d’une réponse franche. Parce que ce sujet a tendance à épuiser ta mère, et que moi aussi ça commence à me ronger doucement : on peut savoir ce qu’Axel t’a fait, au juste ?
Quelque part dans les entrailles d’Eva, une lourde pierre est apparue, qui tire ses boyaux vers ses pieds. Les premières secondes, elle ne sait pas quoi dire. Elle prend le temps de choisir ses mots, avec application. En face, son père attend sans la brusquer. Il sait que ça finira par sortir. Et ça sort :
- Ce n’est pas tant ce qu’il m’a fait, papa. C’est ce qu’il ne fait pas. Il n’est là que quand ça l’arrange, il ne vient jamais vous voir, et quand il vient, il ne parle que de lui, lui, lui. Est-ce qu’il vous a demandé où vous comptiez aller pour vos prochaines vacances ? Est-ce qu’il sait que tu comptes prendre ta retraite dans quelques mois ? Et toi, est-ce que tu sais que mon dernier anniversaire est passé à la trappe, pour lui ? Maman répondrait, et elle le répond toujours : Axel est occupé. Oui, mais ça fait trois ans « qu’Axel est occupé ». Moi, je sature. C’est pas un frère que j’ai, papa, c’est un fantôme. Soyons honnêtes : si Noël et vos anniversaires n’existaient pas, Axel ne viendrait jamais vous voir. Voilà ce qu’ « Axel m’a fait. »
Pendant son monologue, Eva n’a pas osé lever les yeux. Elle a repris la carte du café – et renvoyé d’un geste le serveur qui s’approchait – et a recommencé à jouer avec. Maintenant que tout est sorti, elle garde la carte en main et la serre, la serre tellement fort qu’elle voit ses jointures devenir toutes blanches. Mais elle arrive à relever les yeux et croiser ceux de son père. Aussitôt, la pierre disparaît de ses entrailles. En fait, tout disparaît, et son ventre paraît plein de vide : son père a des larmes dans les yeux.
Eva se tasse sur son siège. Elle ne sait pas quoi faire, elle ne sait plus quoi dire. C’est tellement inattendu. Elle n’a pas souvenir d’avoir vu son père pleurer un jour. Alors elle reste là, la carte stupidement plantée dans ses mains, et son regard parcourt la salle du café, il préfère se fixer sur cette bande de jeunes en costume-cravate là-bas, qui écume sa troisième tournée.
- Tu sais, Eva…
Les yeux de la jeune femme reviennent sur son père.
- C’est dur pour nous aussi. Pourtant, c’est pas faute de l’inviter, mais… On se trouve des excuses. Je sais pas si tu t’imagines à quel point c’est dur, pour un père, de voir son fils l’abandonner. Alors je n’ose même pas imaginer ce que c’est pour ta mère.
Eva serre les dents, serre les gencives. Ne pleure pas, ne pleure pas, ne pleure… trop tard.
Elle n’avait jamais pensé à ce que ses parents pouvaient ressentir. Enfin, si, mais elle ne s’était jamais mise à leur place. Elle a bien égoïstement pensé à elle pendant trois ans, ouin, mon frère s’en fiche de moi, ouin, mon frère m’ignore, ouin, ouin, c’est comme si j’en avais pas. Et ses parents ? Si elle, un jour, avait un fils qui la mettait de côté ?
Ses yeux sont tout brûlants, ils déversent le trop-plein.
- Mais, papa… qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce que moi, je peux faire ?
Papa a pris sa serviette en papier et s’essuie les yeux. Il sourit.
- Je ne sais pas. C’est triste, hein ? C’est moi le papa, c’est moi qui devrais savoir comment m’occuper de mes enfants… Et là, je me sens totalement impuissant. Mais, tu sais quoi ? Je te propose quelque chose : on y réfléchit. On se donne quelques semaines, et on y réfléchit, tous les deux. Et, je sais pas, le mois prochain ? on se revoit, tous les deux, et on aura trouvé une solution. D’accord ?
Eva opine du chef. Oui, c’est d’accord. De toute façon, on est plus à quelques mois près. Son père a un petit rire :
- Bon. On peut pas dire que ça aura été un début de soirée très joyeux. Tu fais quoi, toi, ce soir ?
- Je pense que je vais aller chez Bastien. Je l’ai déçu ces derniers temps, alors je crois qu’une visite-surprise ne sera pas de trop pour me rattraper.
- Tu as raison. Allez, je file, ta mère va s’inquiéter. On se tient au courant de tout ça. 

30 août 2014

Sale temps pour les chiens

Ce texte est un peu particulier : c'est un quatre-mains. Je l'ai écrit en partenariat avec un autre membre du MdE, Zamy. Le défi de l'été, lancé sur le forum, était "écrire en duo". J'hésitais, je me tâtais... avec qui écrire ? Et voilà qu'arrive un message dans ma boîte à mp : "tu veux bien écrire avec moi ?" Mais bien sûr ! Zamy, c'est une mine d'or sur pattes : elle a à peine 16 ans, écrit magnifiquement bien, et a rempli son premier NaNo à l'âge de 14 ans. Si je voulais écrire avec elle ? Nul besoin de me poser la question... Nous voilà donc parties dans notre défi, avec pour seul motif : écrire un truc inhabituel pour l'une comme pour l'autre. Le texte que voici a été écrit sur skype, à tour de rôle. Personnellement, je me suis beaucoup amusée, et c'est avec grand plaisir que je le présente ici.
 Je vous souhaite bonne lecture !


Sale temps pour les chiens


Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché.


Mais tu vas avancer, oui, espèce de putain de bagnole ? Avec un gros gémissement, ce foutu tas de ferraille se décide enfin à redémarrer. Il parcourt l’allée de la maison et s’arrête en face du garage. Même monter un trottoir devient compliqué pour cette poubelle ambulante. Et merde ! Je reste quelques instants dans cette boîte de conserve infichue de se garer, et frappe le volant. Non, je dois me reprendre ; Anna et les enfants ne comprendraient pas. Je prends une grande inspiration, ferme les yeux et ouvre la portière. J’attrape la sacoche d’un mouvement vif, sors et ferme la voiture. Une dernière inspiration et je m’avance vers la porte de la maison pâle. Je sonne deux fois, deux petits coups rapprochés. Comme d’habitude lorsque j’oublie mes clés, je peux entendre des pas lourds s’approcher en se pressant légèrement, suivis d’autres pas, plus vifs, qui glissent sur le carrelage froid. La porte s’ouvre, et moi j’ouvre les bras. Ma femme se fourre toujours contre moi après le boulot. Je lui rends son étreinte, mécaniquement. Les paroles sortent de manière automatique : « Ca va chérie, tu as passé une bonne journée ? » Et tandis qu’elle minaude sa réponse contre mon torse, je réitère ma question aux deux enfants qui finissent de traverser l’entrée à ma rencontre.
Tandis que je me dérobe à ma femme, je sens un vague frémissement contre mon pantalon. Ce sale cabot tente encore de quémander quelques caresses. Il bave et laisse des traces grisâtres ; je réussis à m’en débarrasser en shootant dans un de ses jouets. Mais une fois de plus, je suis bloqué par mes enfants qui m’enlacent joyeusement. Je leur ébouriffe els cheveux en leur demandant leurs notes de la journée ; rien en-dessous de 15, comme d’habitude. Le York revient avec son jouet entre les dents, sous le regard ravi d’Anna. Je me penche et lui gratte les poils quelques secondes, histoire de dire. Avec un grand rire, Arthur, le plus jeune de mes enfants, se jette sur l’animal et lui arrache son jouet. Puis il disparaît, le York à ses trousses. Anna, elle, s’éloigne de quelques pas et commence son discours quotidien :
« Ohlàlà, ces enfants ! Arthur a encore tâché sa veste ! Enfin, heureusement qu’il en a une pour demain. Je me suis occupée de la maison aujourd’hui, c’était d’un sale ! Sais-tu que la voisine a une liaison ? Oh mon Dieu, e n’aurais jamais imaginé, c’est Rosa qui me l’a dit… »
Elle continue encore comme ça pendant cinq bonnes minutes, sur tout : les courses, les voisins, la maison, les enfants. Je n’écoute que d’une oreille : ce genre de chose ne m’intéresse pas, mais je préfère qu’Anna croie le contraire. Je la laisse donc débiter ses ragots, pendant que j’enlève ma veste et laisse ma sacoche plus loin.
« Le dîner est prêt, chéri. On mange quand tu veux. » Bien sûr. Comme d’habitude. Je m’installe en bout de table, et maintenant c’est mon tour de raconter ma journée par le menu : à quel point notre nouveau client est important, et combien mes collaborateurs sont mauvais ; entre autres. Anna m’écoute avec attention et semble réellement intéressée par mes paroles, qui sont pourtant à peu de choses près les mêmes tous les jours. Si Arthur regarde le rab de viande avec envie et ne se préoccupe pas des adultes, je vois que Tom nous écoute attentivement depuis tout à l’heure. Il commence à s’intéresser aux affaires des « grands ». Je ne vois pas pourquoi : ce que je raconte n’a vraiment rien de passionnant. Le débit insignifiant de paroles ne s’arrête qu’en fin de repas. Et là vient le Grand Moment : savoir ce qu’on va regarder à la télé ce soir. Les débats s’animent et hésitent entre un film d’action et une comédie. C’est le film d’action qui gagne.
Comme chaque soir, lorsque nous envoyons Arthur se coucher, il proteste vainement avant d’abdiquer. Tom allume la télé et s’installe sur le bord du canapé. Anna se pose au milieu, et j’occupe une large partie de l’autre bout de celui-ci. Ce soir plus que les autres, je suis las : le film du soir tant attendu n’est qu’une rediffusion d’une pâle imitation de grand film. Et encore, non seulement elle ne mérite pas de figurer au rang de film, mais en plus nous l’avons vu il y a à peine six mois. La vraie question est en fait : pourquoi je reste planté là ? Mais il faut faire bonne figure, tenir quatre-vingt-dix bonnes minutes, jusqu’à l’heure du coucher. Je souris d’un air complice à Anna, qui se love dans le bras que je lui ai mécaniquement offert.
L’heure et demi de film s’égrène trop lentement pour qu’il soit humainement possible de la supporter. Enfin, le générique bienfaiteur se fait entendre, et nous envoyons Tom au lit. Une fois dans notre chambre, je soupire de soulagement en voyant qu’Anna ne veut pas de galipettes ce soir. Je suis enfin tranquille. Je prétexte être fatigué afin d’éteindre après avoir feuilleté quelques pages d’un livre. Anna termine son chapitre, comme tous les soirs, et je devrai attendre encore une quinzaine de minutes avant qu’elle ne se couche. En attendant, je me tourne sur le côté. Qu'est-ce qu'elle en met, du temps, à lire! Je la sens enfin se coucher près de moi, après ce qui m'a semblé une éternité. Elle m'agace. Elle m'ennuie. Elle ne me connaît pas. Je crois que je ne l'aime plus. Ou que je ne l'ai jamais vraiment aimée. Putain, qu'est-ce que je me raconte? Bien sûr que je l'ai aimée! Mais ça, c'était dans une autre partie de notre vie. Peut-être devrais-je prendre l'air, m'éloigner un peu d'elle, des gosses et du clebs. Pour un temps au moins. Je n'ose imaginer la tranquillité, et surtout la liberté que cela me procurerait.
Et si je prenais une année sabbatique ? Après tous les services que j'ai rendus au boulot, le patron me devrait bien ça... Une année loin d'Anna et des enfants... Et ensuite ? Ensuite, tout reprendre comme avant ?
Non, non. Ca ne va pas. Je refuse. Et si je trouvais plus radical ? Et si je... divorçais ? Je suis fou. Papa ne me le pardonnerait pas. Mais d'un autre côté, c'est ma vie, pas la sienne...
Ou alors, essayer les deux ? Prendre d'abord une année sabbatique, et ensuite voir que faire à la fin de ladite année ? Mais comment ferait Anna, sans moi ? Bien sûr, la paye tomberait quand même, mais j'aurais besoin d'une partie pour partir... Le sommeil ne vient pas, éloigné par mes réflexions.                                             Je ne sais pas si Anna me permettrait de prendre cette année d'un coup. Surtout qu'elle m'en voudrait de ne pas l'avoir consultée. Et merde! Après cela, ce serait elle qui demanderait le divorce... Non. Elle n'y songera jamais. Cette vie lui convient. Je dois lui en parler, demain. Je dois trouver une solution. Qu'elle me comprenne, ou du moins qu'elle en aie l'impression. Qu'elle me laisse.
Je sens ma tête s'engourdir, maintenant que j'ai trouvé une solution. C'est avec un grand soulagement que je sens le sommeil venir. C'est décidé : demain, je parle à Anna. Mais pas le matin ; elle est trop grognon et trop peu réveillée.

Je me réveille tôt. Trop tôt. Encore engourdi par un sommeil agité, je cherche fébrilement mes chaussons. Il ne faut pas énerver Anna, pas aujourd'hui. Faire tout ce qu'elle veut. Et elle déteste que nous marchions sans nos chaussons. L'eau fraîche de la douche sonne définitivement la fin de la nuit, et je descends, comme d'habitude, en faisant le moins de bruit possible. Les enfants se lèveront dans une demi-heure, tout juste à temps pour me voir avant que je ne parte. Je sors les céréales des enfants, ainsi que le lait. Le café n'est pas tout à fait prêt. Il n'est jamais prêt. Je laisser sortir le York. Un petit "bip" me fait savoir que mon breuvage est enfin prêt à me brûler la gorge. J'entends Anna qui descend. Bizarre, d'habitude je pars avant qu'elle ne soit réveillée. Je l'accueille et constate de suite que quelque chose ne va pas.
"Tu n'as pas entendu ? Tom a toussé toute la nuit... Je me demande si je vais l'emmener à l'école aujourd’hui..."
Je prends un air catastrophé. Oui, j'aime mes enfants, mais une toux, ce n'est pas la fin du monde...
"Tu as raison. Il faut le faire examiner au plus tôt, on ne sait jamais."
Je lui fais la bise, salue Tom et Arthur avant de prendre la voiture pour le travail. Une gratouille sur la tête de ce con de York, et me voilà parti.

La journée se déroule comme toutes les autres. Les heures passent toujours aussi lentement, entre les coups de téléphones de mon patron et mes collègues. Le premier me presse de finir un fichu dossier, les autres n'arrêtent pas de me gêner pour demander des conseils. Ou tout simplement pour parler. Comme si je n'avais que ça à faire! Déjà que je me tape ce boulot, en plus ils veulent que j'écoute leurs jérémiades sur tout et rien, et leurs histoires d'amour? Ils m'énervent. Non, je ne dois pas m'emporter. Tenir encore un peu. Ces phrases magiques me permettent de tenir jusqu'au soir. Enfin, je suis libre de quitter le bureau et me réfugie dans la bagnole.
J'arrive enfin à la maison. Faute d'autre chose, au moins elle est un havre de paix. J'entre et constate de suite que tout est plongé dans le noir. Seule une petite lumière orange clignote par intermittence : le répondeur. Je m'y dirige et mets la messagerie en route : "chéri, c'est Anna. Je suis chez le médecin avec les enfants, mais le docteur n'a pas de place, alors nous allons passer en derniers... Peux-tu préparer le repas, s'il te plait ? Merci. A plus."
C'est le pompon. Le pompon. Une journée de MERDE, jusqu'au bout. Je me dirige vers la cuisine, tentant de me calmer… et manque de me casser la gueule.
CON DE CHIEN ! Toujours à me trainer dans les pattes ! Tiens, prends ça, espèce de saloperie !
C'est plus fort que moi : je prends de l'élan, et shoote un grand coup dans le York. A mon grand étonnement, il n'émet pas un bruit, pas le moindre "kaï" de protestation. En revanche, j'entends un craquement sinistre lorsque sa tête fait connaissance avec l'un des placards de la cuisine. Je reste planté là, comme un con. Je regarde le York en espérant bêtement le voir se relever pour revenir vers moi. Mais non, rien, pas même un petit couinement. N'empêche, il avait qu'à pas m'énerver. C'était pas le bon moment. Je sens mes jambes bouger. Je m'avance vers le clebs. Je sais très bien qu'il ne respire plus, mais je pose ma main droite sur son poitrail. Par acquis de conscience. Et merde, encore merde! Je prends la bête par la peau du cou et l'observe. On ne voit pas de blessure, il ne saigne même pas. Ce clebs a réussi à crever sans laisser de marque visible! Il était plus fragile que je ne le pensais. Je le repose dans son panier. On dirait presque qu'il dort, ce p'tit con. Et puis comme ça il ne gêne pas le passage. Un coup d'œil à l'horloge. Les enfants et Anna ne devraient pas arriver avant une heure, si le médecin a autant de retard que d'habitude. Mais peut-être qu'aujourd'hui ce sera différend. Cette journée merdique commence enfin à prendre une nouvelle tournure.
Tout d'abord, je me sens... serein. Etrangement serein. D'habitude, quand on s'énerve et qu'on shoote dans quelque chose, ça défoule... Mais là, c'est mieux que ça. Comme si le fait de ne plus avoir ce clébard dans les jambes avait changé la tournure de ma journée. Me voilà serein. Mes soucis de bureau me paraissent lointains, et la nécessité de parler avec Anna ressemble tout à coup à une vague plaisanterie.
Je sors une casserole du placard en sifflotant. Alors que le beurre grésille au contact du téflon, je réalise que je siffle l'Hymne à la joie.
Je termine de mettre la table lorsque j'entends du bruit à l'extérieur. Les enfants sont de retour avec leur mère.
Il faut que je me ressaisisse. Le sentiment d'ivresse et de bien-être qui m'occupait tout à l'heure me quittait peu à peu depuis déjà une dizaine de minutes.
J'y avais vaguement pensé, mais j'ai un problème. Ce clebs était vivant quand ils sont partis, et ils s'attendent à le trouver vivant en rentrant.
La porte s'ouvre, j'entends Arthur courir vers la salle à manger. Il crie à la fois "Bonjour, papa!" et "Biscotte ! Biscotte, viens !", ce qui donne de petits cris incompréhensibles. Anna et Tom sont juste derrière, je n'ai plus beaucoup de temps. Et je n'ai aucune idée de ce que je pourrai leur dire. "Au fait, les enfants, chérie, j'ai tué le chien ! Oui, je sais, j'aurais pu faire plus attention..."
Non, ils ne comprendraient pas. Même si c'était la vérité, et même si je n'éprouve aucun remords.
Je pose la dernière fourchette lorsque notre "cher" malade et sa mère entrent dans mon champ de vision. Et merde ! Je jure plusieurs fois mentalement. Je ne sais pas quoi leur dire.
- Bonsoir, chéri ! Oh, je vois que tu as tout préparé, comme c'est gentil !
Je souris à Anna. Un sourire glacé qu'elle ne semble pas remarquer. C'est elle qui m'a demandé de faire à manger, pourquoi est-elle aussi contente, et un peu étonnée, que le repas soit prêt ? Mais elle est stupide !
- Mais bien sûr, chérie. J'espère que notre grand garçon peut manger, car j'ai tout fait en pesant tout spécialement à lui !
Les mots sortent tous seuls, comme souvent, pendant que je jure de nouveau. J'ai trouvé quoi dire, quand ils s'apercevront, pour le York !
"Bonjour Biscotte !" hurle Arthur en voyant le chien dans le panier. Etonné du manque de réaction, il s'approche et caresse la tête du chien, avant de se tourner vers moi. "Papa... Papa, Biscotte ne répond pas..."
Evidemment, je pense, c'est un chien, il va pas te répondre ! Qu'est-ce que c'est con les enfants des fois ! Mais je m'approche, la cuiller en bois encore à la main.
''Bah, je sais pas, il est venu me saluer tout à l'heure, mais après il a été se coucher... Je pense qu'il est fatigué. C'est un vieux chien, tu sais..."
"Mais, papa, il ne bouge pas DU TOUT."
"C'est vrai, chéri", reprend Anna, et sa voix tremble. "Biscotte ne bouge pas du tout."
Je m'approche, l'air inquiet. Je passe la main sous le cou du chien et fais mine de chercher son pouls. Je ne sais pas si ça se fait sur les chiens, mais ça doit me donner du crédit.
- Mes enfants..." Ma voix tremble. "Biscotte est mort..."
Un concert de chouinements me déchire les oreilles. A mon grand agacement, il est composé d'Arthur, Tom ET Anna, qui pleure même plus fort que nos enfants. Je presse mes doigts sur mes yeux pour les rendre humides, et faire ainsi croire que je retiens mes larmes.
"C'était... C'était un vieux chien et il aura bien vécu, hein ? Il faut se dire qu'il est parti heureux..."
"Oui, chéri. Et puis, il est parti avec toi, il devait être content..."
Elle ne sait pas à quel point elle a raison. Il est pas seulement parti AVEC moi, mais GRACE à moi ! Et il était content. Il n'a pas eu le temps d'avoir mal, ni de m'en vouloir.
-Oui, certainement... dis-je en baissant la tête, pour avoir l'air plus triste encore. Et pour dissimuler le semi-sourire naissant sur mes lèvres.
- Je... Je vais le déplacer. Nous l'enterrerons ensemble demain, d'accord ?
- Chéri, mais...
Pourquoi se sent-elle toujours obligée d'en rajouter quand je dis quelque chose ? Et en plus, elle m'appelle toujours "chéri", même pour montrer son désaccord ! Cette fois, je ne lui laisse pas le temps de protester :
- Je pense que c'est actuellement la meilleure chose à faire. Je sais que vous n'avez plus faim, mais il faut manger. Et demain, il faudra aller à l'école, et au travail.
Les enfants chialent encore plus fort. Je croyais Tom malade, mais il pleure avec autant d'entrain que son frère, et je sens la colère monter.
- C'est dur, mais comme votre mère l'a dit, il était vieux, et il a une une belle vie. Vous ne devez pas pleurer...
Surtout qu'il n'en valait pas la peine, ce sale clebs.
La soirée est, du coup, des plus mornes. Mais j'échappe au moins au sempiternel film du soir, car ce soir, personne (sauf moi) n'a l'esprit à se divertir. Les enfants vont se coucher, et même Tom monte sans protester. Dans le lit, Anna se recroqueville face au mur et renifle inlassablement.
Dès le début, ça m'agace. Au bout de cinq minutes, ça m'horripile. Après dix minutes, ça m'énèrve au point que je ne pourrai bientôt plus retenir les mots cinglants qui j'ai en tête. Deux minutes de plus et je me demande si il n'y aura pas un autre "Biscotte" mort.
- Chérie ?
Elle ne répond pas. Au lieu de cela, j'entends un énième reniflement qui finit de bousiller ma sérénité gagnée tout à l'heure. Je me retourne et lui prend le bras. De justesse, je m'empêche de la retourner brusquement vers moi, et me contente de le secouer légèrement.
- Chérie ? Je sais que tu ne dors pas. Il faut moucher ce nez, et arrêter de pleurer comme ça !
J'ai pris mon intonation toute gentille, celle que j'utilise habituellement pour gérer les "gros soucis" des gosses.
Elle se tourne vers moi. Il n'y a pas de lumière, mais je n'en ai pas besoin pour deviner que ses yeux sont rouges et suintant de larmes, et que son nez et semblable à celui d'un clown.
"Oui... Oui, chéri, tu as raison. Mais, tu sais, Biscotte je l'aimais beaucoup... Je me demande si on ne devrait pas voir, pour les enfants, tu sais... Prendre un nouveau chien."
Je ne dis rien, je me force à ne rien dire, je souris du mieux que je peux...
"Oui, bien sûr. C'est vrai que c'est dur pour eux."
" Merci, chéri !"
Elle se retourne, et finis les reniflements, finis les hoquêtements, bientôt, de doux ronflements me parviennent. Incroyable. Ma femme est pire que mes gosses !
Je ne sais pas quand je me suis endormi, mais le réveil ne me paraît pas aussi chiant que d'habitude. En fait, la journée se déroule mieux que les autres, je crois. Les enfants sont descendus plus tôt pour rester plus longtemps avec moi, mais ça ne m'a pas dérangé. Enfin, pas autant qu'en temps normal. Mon boss est encore venu me voir pour me forcer à finir quelques putains de dossiers, mais je ne suis pas pour autant irritable. Même cette fichue bagnole ne parvient pas à me mettre hors de moi.
Ne reste plus que la soirée, et ce sera peut-être la meilleure journée de toute ma vie. La soirée se déroule nickel-chrome, malgré l’ambiance lourde de la perte de Biscotte. Une fois de plus, les enfants ne font pas de manières pour aller au lit.
Demain, c’est samedi. Je peux espérer passer une journée peinarde.

Le plan du jour est simple : je vais faire des courses, pendant qu’Anna et les enfants vont au parc. No problemo, j’ai la liste des courses, c’est parti.
Le fiasco commence au rayon yaourts. La marque d’Anna est en rupture de stock, et si je ne lui ramène rien, PIRE, si je lui ramène une autre marque, ça va être un drame national. La suite prend place au rayon des conserves, où un sale gamin me bouscule. Je percute une pile de boîte, qui dégringole au sol. Loin de sermonner son gosse, la mère me hurle dessus que « je pourrais pas m’excuser, non ? » Je manque de lui coller mon poing dans la figure, mais le vigile est prêt à intervenir, et je ne me sens pas l’humeur à passer plusieurs heures au poste. Et l’apothéose est à la caisse : on est samedi, il y a une seule caisse d’ouverte, et l’ « hôtesse » de service ne trouve rien de mieux que de raconter sa vie à chaque client. Pour ne rien améliorer, j'arrive pas à ouvrir la portière de la bagnole. Je mets dix minutes à me rendre compte que j'utilise les mauvaises clefs, et cinq autres à trouver les bonnes.
Je rentre avant Anna et les gosses. Ils ont dû s'arrêter devant des magasins de vêtements et des confiseries. Comme si on n'avait que ça à faire. Les gosses ont assez à manger et tous ont déjà trop d'habits pour qu'on leur en reprenne. En plus, c'est aujourd'hui qu'on enterre le clébard. On n'a pas pu hier, je suis rentré trop tard. Et c'est qui qui va tout faire, encore ? C'est bibi, bien sûr !
Je pose brutalement le pot de confiture que je rangeai. C'est encore moi qui vais me taper tout le sale boulot ! Cette fois, c'est les chips que je balance dans le placard. C'est, évidemment, moi qui vais creuser le trou pour le clebs. Un deuxième paquet de chips atterrit violemment à côté du premier. La crasse, les petites cloques aux mains, la fatigue, tout ça c'est pas grave, c'est pour Biscotte, voyons ! Je referme d'un coup sec l'armoire. Et puis, bien sûr, il faut le mettre dans une belle boîte, que les enfants ont bien décorée et tout hier soir et ce matin ! Mais qu'est-ce qu'on s'en fout qu'elle soit belle, cette boîte ! Elle sera enterrée, avec le clebs et ses puces !
Anna et les enfants rentrent peu après que j’aie fini de ranger les courses. Je m’étais calmé devant l’ordinateur. Visiblement, la mort de Biscotte est déjà loin, parce que j'entends des éclats de rire alors qu'ils remontent l'allée. Je suis encore plus dépité à l'idée de cet enterrement à la noix. Je charge Tom de chercher la boîte, et je dispose avec un soin apparent le York dedans. Les gosses ont même mis une couche de mousse ou de je ne sais quoi pour lui fournir un coin douillet. Un vrai gâchis, à mon avis. Ils ajoutent ensuite quelques-uns de ses jouets préférés. Je me retiens de leur dire d’aller le jeter dans un sac, à la poubelle. Et de garder tout le tremblement inutile. Mais je ne dis rien, et cela créé une sorte de silence religieux.
Je dépose la boîte avec force précautions au fond du trou - et surtout avec la volonté de me retenir de balancer la boîte là-dedans vite fait-bien fait - et je vois Anna me lancer un regard en coin. Bah bien sûr, en plus il faut que je fasse son éloge funèbre !
"Au revoir, Biscotte, chien fidèle, toi qui avais toute la gentillesse possible. Tu vas nous manquer".
Aussi brefs que ces mots soient, ils sortent de ma bouche avec beaucoup de difficulté. Tant mieux, ils prennent ça pour de l'émotion. Je me recule et m'apprête à reprendre la pelle, mais je vois Anna s'avancer à son tour. Oh non, elle aussi ! C'est qu'il aura eu droit à un enterrement digne d'un roi, ce p'tit con de clebs ! Un sanglot d'énervement m'échappe, mais Anna commence à parler au même moment. C'est tout juste si Tom me jette un coup d'œil ; je crois qu'il l'a pris pour un reniflement de tristesse. Après Anna, évidemment, les deux gosses disent aussi quelques mots. Et versent quelques larmes.
- C'était très beau, les enfants, dis-je.
En fait j'en sais rien, je ne les ai absolument pas écoutés. Mais ça leur fera plaisir et je pourrai peut-être enfin en finir avec ça.
- Maintenant, laissons-le reposer en paix. Chéri, tu veux bien... enfin... tu comprends ? S'il te plaît, chuchota presque Anna en désignant la bêche.
Elle est hésitante en parlant. Elle a des lumières de tristesse dans les yeux.
J'acquiesce silencieusement. C'est plus sûr que je ne dise rien. Je commence à jetter les premières pelletées sur la petite boîte, avec des sanglots de plus en plus forts comme fond sonores. Vivement que ce soit fini, et ils retrouveront rapidement leur joie de tout à l'heure!
- Les enfants ? Venez, laissez papa s'occuper de Biscotte. Je... je crois qu'il a besoin d'être un peu seul avec lui, lui aussi, annonce Anna en prenant Arthur par la main.
C'est ça, fichez-moi la paix. J'attends qu'ils entrent tous dans la maison, et je peux enfin aller à mon rythme, c'est à dire balancer rageusement la terre sur la boîte, à grandes pelletées. Fichu clébard, jusqu'au bout ! Les mots rythment les pelletées. Putain - de - clébard !!!
Une fois cette tâche terminée, et une fois cette tâche de chien enterré, je prends le chemin de la maison. Je prends soin de passer mes mains crasseuses sur mes joues, qui laissent des traces comme-si-j'avais-pleuré. J'entre moi aussi dans la maison, et je les vois, autour du goûter, en pleine discussion enthousiaste.
Je demande ce qui peut bien leur remonter le moral comme ça :
"On sait quelle race on veut, papa ! Le prochain, ce sera un King Charles !"
Je  m'écroule sur la chaise, atterré par la nouvelle. Un autre clebs ? Version bébé, en plus ! Ah non, ça court partout, ça écoute pas, ça bouffe tout et n'importe quoi ! Je pensais qu'Anna attendrait quelques jours, et m'en reparlerait !
Les enfants se précipitent vers moi avec un nouvel entrain, et commencent à proposer des noms, tout en demandant où ils le prendraient, et comment il serait, et...
"Allons, allons, les enfants. Vous ne voulez pas attendre un peu avant de reprendre un animal ? Au moins pour laisser le temps à Biscotte de nous quitter..."
Concert de protestations. Je finis par hisser le drapeau blanc, comme toujours. J'annonce à Anna que je pars me promener un peu. Au moment où je franchis la porte, je l’entends dire aux enfants :
"Laissez papa, il a besoin d'aller se promener seul pour penser à Biscotte."
Je m'éloigne de la maison, et je peux enfin fulminer en paix. Un chien ! Un autre chien ! Mais bon sang, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter une journée aussi pourrie !!!
En parlant de journée, voilà la maison de ce sale gamin et son empafée de mère, que j'ai croisés à la supérette. Je les vois, ils sont dans leur jardin. Ce p'tit con joue au ballon. Sa mère le filme. Ou le prend en photo, je sais pas trop. En tout cas, le gosse fait le beau devant l'appareil, alors qu'il loupe chaque tir ! Ca me fait marrer.
Sans trop savoir pourquoi, je m'avance vers leur maison, et m'arrête devant. Je les regarde jouer, et eux, tellement absorbés, ne me voient même pas. C'est de sa faute si ma journée est aussi pourrie. Je suis certain que c'est lui qui a pris les derniers yaourts que ma femme aime. Et en plus, il avait fait exprès de me bousculer. J'ai bien envie de lui apprendre, moi !
Je m'arrête soudainement, et me rends compte que je m'étais avancé vers le portail, la main prête à l'actionner. La famille me regarde. Le ballon roule lentement à côté du gamin.
Je recule, regarde autour de moi d'un air perdu. Mais qu'est-ce que j'allais faire? J'en suis sûr, l'espace d'un instant, j'ai eu l'envie, et même la ferme intention, de... Non, c'est qu'un gamin pourri-gâté et une mère poule, pas un sale clébard !
Mais déjà son pôpa se lève et vient vers moi.
''Je peux vous aider, monsieur ?" Il a dit ça d'un air très décontracté, pourtant son visage indique qu'il ne veut pas m'aider, à part peut-être à m'éloigner de sa maison.
"Laisse, Matt', c’est l'abruti qui a bousculé ton fils au supermarché. Il en vaut pas la peine."
Le gars me jette un regard condescendant au possible, le regard qui dit tu-n'es-qu'une-merde et retourne vers sa famille, qui maintenant m'ignore royalement.
Je serre les poings. Ils m'ignorent. Ils ont pourri ma journée, accusé de tous les maux, traité comme une merde, et maintenant ils m'ignorent ! Je serre également les mâchoires. Je me force à aller plus loin, et sitôt hors de vue, je donne un grand coup de poing dans un mur. Ne recroise jamais mon chemin. JAMAIS.
Puis en fait, si. Je décide de l'attendre. Je sais que cet enfoiré part au boulot dix minutes avant moi, le matin. Je vais l'attendre, lundi, et je vais lui apprendre les bonnes manières.
Fort de cette idée, je reprends ma marche. Lorsque je rentre, je suis calmé, mais je pense toujours à la manière dont je pourrai aborder le père du gamin. Anna vient me voir et commence à me parler, mais je n'écoute pas vraiment ce qu'elle dit. Et elle ne parle pas longtemps : elle accourt vers moi après quelques mots. Elle me prend la main, et l'observe. Je la regarde également, et vois du sang, du bleu et du orangeâtre. J'ai du frapper trop fort le mur, mais je ne sens absolument rien. J'entends ses piaillements affolés, et je crois que je lui sors une excuse à la noix, du genre "j'ai glissé sur une peau de banane". Quelque soit mon explication, elle semble l'accepter, car elle me bande la main avec force précautions. J'ai envie de lui hurler que je ne suis pas en sucre et qu'elle peut me soigner normalement, mais je laisse couler. Je préfère penser au moyen d'aborder mon voisin. Je dois trouver une idée. J'ai tout mon dimanche, mais plus tôt j’aurai une idée, mieux ce sera.
Le temps passe sans que je ne m'en aperçoive. Je joue distraitement à l'ordinateur, puis avec Arthur, puis fait mine d'écouter Anna tandis qu'elle met le linge à sécher.
- Chéri ? Chéri, ça va ?
Retour à la réalité. Anna est face à moi, elle me regarde d'un air inquiet.
- Quoi, comment ? Excuse-moi, tu disais ?
- Tu es sûr que tu vas bien, mon chéri ? Tu ne t'es pas fait mal ailleurs en tombant ?
Elle s'approche en me prenant la tête pour l'ausculter. Je m'éloigne d'un pas vif.
- Non, tout va bien, je... je pensais juste à autre chose, un moment d'inattention. Je suis désolé.
Elle soutient mon regard contrit, puis me sourit et se détourne, un grand drap entre les mains.
- D'accord. Je disais, tu ne m'en veux pas trop pour le chien ?
Le chien ? Quel chien ? Ah oui, le futur sale clebs. Décidemment, je le déteste déjà celui-ci.
- Pourquoi t'en voudrais-je ?
- J'en ai parlé aux enfants trop tôt, tu n'étais pas prêt à tourner la page avec Biscotte, c'est ça ? Je suis désolée, je suis tellement égoïste...
Ca oui, tu l'as dit...
- Mais non, ça va, ne t'inquiète pas. C'est juste que c'est un peu dur à digérer pour moi, tout ça.
Formidable. Pour la première fois depuis des semaines, j'ai pu dire la vérité sans aucun remors !
- Je comprends. Tu sais, Biscotte va me manquer aussi, c'est juste que j'ai déjà du mal avec son absence...
Je hoche la tête sans y penser, mon esprit a déjà quitté la conversation. Je sais comment je vais aborder mon voisin, lundi. Le couillon gare sa voiture à l'entrée du lotissement, sur une avenue vide qui n'est pas encore vraiment reliée au centre-ville. Je vais l'aborder là, et lui demander comment il pense qu'il a éduqué son fils.
La soirée, ainsi que la journée suivante, se déroulent sans rien de particulier. Malgré la "disparition" du York, la vie semble de nouveau normale. Le train-train habituel et de retour, mais pour la première fois, cela ne me gêne pas de le subir. Je ne pense qu'à lundi. Plus le temps passe, et plus je me sens d'attaque. Je sens l'excitation monter, c'est presque aussi bon que la mort du clebs. Presque.
Anna a trouvé un bon chenil, et nous devrons y faire un tour mercredi. Il faudra que je pense à demander mon après-midi. Je me demande si un mot d'excuse comme "J'ai besoin d'aller au chenil pour racheter un chien. Le précédent nous a lâché la semaine dernière. Je l'ai cassé, donc les enfants en veulent un nouveau" passerait. Penser à ce genre de choses me fait du bien.
Après le dîner, comme d'habitude, je monte coucher le p'tit pendant que Tom et Anna allument la télé. Je crois que c'est une comédie, aujourd'hui. Parfait. Comme ça, mes rires passeront pour une réaction au film. Je pourrais penser à demain. Demain... Un frisson me parcourt à chaque fois que j'y pense.
La soirée semble passer en une heure. Pourtant, lorsque je m'allonge, je m'aperçois que plus de deux heures et demie se sont écoulées. Anna s'installe près de moi.
Je ne suis pas fatigué, malgré l'heure tardive. Anna a éteint depuis un quart d'heure, peut-être, mais l'excitation m'empêche de trouver le sommeil. Demain... Les multiples scénarios qui défilent dans mon esprits sont plus enivrants les uns que les autres. Presque jouissifs. Je ne sais pas encore pour lequel je vais opter. Mais, ce gars, je le connais pas vraiment. Je sais juste qu'il fait un peu archétype du vrai connard. Il va falloir que je m'arme. Juste au cas où. On sait jamais de quoi ces gens-là sont capables, n'est-ce pas ?
Je m'endors, le sourire aux lèvres. Le réveil est réglé pour 7 heures, soit une demi-heure plus tôt que d'habitude, mais comme ça j'aurai le temps d'aller voir ce cher voisin. J'entends un vague grognement s'élever alors que j'éteins le réveil. Anna ouvre de petits yeux, me regarde, puis se retourne. Je crois qu'elle s'est rendormie.

Ma nuit a été courte, mais je me lève avec entrain. Ce con va enfin payer ! C'est aujourd'hui que je vais le voir ! Il va voir ce qu'il va voir, je suis prêt ! J'ai l'impression d'avoir attendu cette journée toute ma vie. J'enfile rapidement mes vêtements, et descends les escaliers en boutonnant ma chemise.
Le café brûlant n'est pas encore prêt ? Mais comment... Et merde, il est programmé pour se mettre en route dans une demi-heure! Je peste et l'allume manuellement. Avec un peu de chance, il ne me fera perdre que quelques petites minutes.
Pendant ce temps, je mets mes chaussures, vérifie ma tenue et ma sacoche. Surtout, il faut paraître normal. Un jour comme les autres pour tout le monde. Sauf pour moi. Et lui.
J'entends des pas dans les escaliers. Anna. Merde. Elle n'est sensée se réveiller que dans une heure, pour emmener les enfants à l'école ! Vite, trouver un bobard, n'importe quoi...
- Chéri ? Tu es déjà levé ?
- Oui, je, heu... Je dois finir quelques dossiers urgents ce matin, donc je pars un peu plus tôt. Tu veux du café ?
- Non. Je vais aller me recoucher. Bonne journée chéri. A ce soir.
C'est ça. A ce soir. J'engloutis mon café et une tartine à toute vitesse, et je sors de la maison. Je monte dans la voiture, la fais démarrer avec force précautions pour qu'elle ne me lâche pas comme vendredi, et sors de l'allée comme tous les jours. Sauf qu'au bout de la rue, au lieu de prendre à droite, je prends à gauche. Là, c'est sa voiture. Comme prévu. Je me gare à côté.
Et j'attends.
J'attends. Je regarde ma montre avec une impatience masquée. Il arrivera dans une dizaine de minutes.  Je regarde autour de moi. Rien. Personne. Ma montre. Il ne s'est même pas écoulé une minute. Les piles doivent être fatiguées. Je tapote le volant de la voiture d'un geste mécanique. Un mouvement stressant que font les personnes stressées. Je m'efforce d'arrêter. Je ne suis pas stressé. Juste... impatient. Et excité. Il ne devrait plus tarder...
 Il a peut-être peur. Peut-être qu'il a senti qu'il ne devait pas venir. Peut-être qu'il est malade.
Non. Ce genre de type ne ressent pas le danger. Sauf lorsqu'il est trop tard. Et ce genre de type n'est jamais malade. Ce genre de type est tout simplement chiant et insupportable.
Comme pour confirmer mes pensées, j'aperçois une silhouette dans l'ombre de la rue s'approcher. C'est lui. C'est forcément lui. Cette assurance, ces grandes enjambées, pressées de travailler, c'est lui. Je le tiens.
J'attends sagement qu'il arrive près de sa voiture. Il oure sa protière, il monte à bord. Moi, je descends, et je me poste juste devant la sienne, les mains dans les poches. Il est en train de fouiller dans sa sacoche, certainement pour chercher ses papiers. Alors qu'il se redresse pour tourner le contact, il me voit a travers le pare-brise. Je vois ses sourcils se froncer. Il klaxonne un coup, bref. Je souris. Ne joue pas à ça avec moi, connard.
Il se résigne - enfin ! - à sortir de sa voiture.
- Monsieur ? Je peux vous aider ?
Il s'arrête. Je crois qu'il m'a reconnu.
-Oui, justement, vous pouvez m'aider !
-Mais... vous êtes le type de l'autre jour ! Qu'est-ce que vous me voulez encore ? Dégagez d'ici, je ne veux plus vous voir ! Et ne vous avisez pas de vous approcher de ma famille !
C'est qu'il pourrait mordre, le con ! Il a pris la bête rapidement, j'avoue que je suis flatté. Mais il vient d'aggraver son cas.
-Ok, je crois que vous m'avez mal compris, dis-je en levant les mains. Je voulais juste qu'on s'explique...
Et te foutre quelques coups de poings dans ta sale gueule.
- Mais vous avez fait une grave erreur. Je ne suis pas que le "type de l'autre jour".
Je plonge une main dans ma poche en lui parlant et sors un canif.
- Je peux être méchant si on ne me respecte pas, tâchez de vous en souvenir...
Ce ne sera pas difficile, il n'aura pas le temps de m'oublier.
Je ponctue mes paroles d'un premier coup de couteau, trop vif pour qu'il puisse réagir. Je sens la lame s'enfoncer dans sa chair, je sens ses muscles se crisper de surprise et de douleur... et je sens son souffle, plus saccadé. Un frisson de plaisir me parcourt.
- Vous n'auriez pas dû me parler ainsi.
Je le pousse pour dégager la lame.
- Votre fils aussi parle mal aux inconnus, vous savez ?
Je ne peux m'empêcher de sourire en voyant son visage se décomposer.
- Mon fils ? Mais…
- Oui, votre fils. Cette grosse boule de graisse est tout sauf un modèle de respect. Et, puisque vous êtes son père, je me dois de supposer que le problème vient de vous…
Il prend un air catastrophé. Bien, je pense qu’il a son compte, il a compris la leçon. C’est incroyable ce qu’un petit coup de couteau de rien peut apprendre aux gens. Maintenant, il va gentiment remonter dans sa voiture, et détaler la queue entre les patt…
Mais ? Mais qu’est-ce qu’il fait ?
Ce con s’est jeté sur moi, de tout son poids. Nous roulons au sol tous les deux, et je sens son sang qui imbibe ma chemise. Merde… ça devait pas se passer comme ça ! Il est sur moi, et je vois son poing monter, pour redescendre en piqué. J’ai l’impression que ma pommette gauche explose. Je n’ai qu’un seul réflexe, malheureux… Je lève la main droite pour me défendre. Elle atterrit en plein dans sa tronche.
Sauf que j’ai oublié un détail. Ma main tenait toujours le canif.
Je repousse le poids – mort, merde, merde ! – qui m’est tombé dessus, et je me relève. Je le secoue. Debout, debout, sale con ! Il est – mort, merde, merde, il est mort ! – totalement immobile.
Il est mort.
C'est pas comme le clebs, là, merde ! C'est un homme – mort, merde merde ! – Un con, mais un homme quand même !
Je ne pense plus qu'à une chose. Une phrase qui tourne en boucle dans ma tête. J'ai tué un homme – con, mais un homme. Mes membres bougent tous seuls.
Je porte le corps dans sa voiture, l'installe. Je tourne la clé et la voiture démarre, le pied du mort appuyé sur l'accélérateur. J’enclenche la première. Ma main referme la portière, et laisse la bagnole avancer. Je la regarde s'encastrer dans un arbre. Assez violemment. Juste ce qu'il faut.
Je me précipite, le cœur battant. J'espère que le résultat est convainquant. Je dois faire vite, le bruit a dû alerter les voisins proches, qui ne vont pas tarder à arriver.
 J'ouvre la portière, la main rentrée dans la manche  - je ne voudrais pas laisser mes empreintes ! Ca craint. Sa tête a fait connaissance avec le pare-brise - forcément, a ceinture de sécurité n'était pas mise - et le résultat est franchement horrible. Par contre, on voit clairement l'entaille faite par le couteau. Je saisis une branche qui a traversé la vitre, et la dirige vers la blessure, pour la rentrer dans la chair.
Je réprime un haut-le-cœur. Si je vomis ici, je suis foutu.
C'est bon. Je pense que cela passera pour un accident, maintenant. Je m'éloigne. Le plus loin possible. Je ne dois pas me retrouver dans les parages quand les voisins le trouveront. Dans une petite ruelle, je ralentis enfin. Et je vomis. Deux fois, sur le bord de la route. En m'essuyant le coin de la bouche, je remarque le sang. Plein de sang. Partout. Il macule mes vêtements, et commence à sécher sur mes mains. Nouveau haut-le-cœur.
Je ne peux pas aller travailler. Je retourne chez moi, en longeant les haies, prêt à me cacher au moindre mouvement. Je me cache dans un buisson et j'attends qu'Anna parte avec les enfants. Par chance, elle ne remarquera pas la voiture, au bout de la rue, puisqu'elle part dans l'autre sens. L'attente me semble interminable. Est-ce qu'elle sortira jamais ??
Enfin, les enfants embarquent dans l'Espace, et la voiture sort de l'allée. J'attends encore une minute avant d'aller à la porte et de me réfugier à l'intérieur. Là, je me déshabille en entier. Je dois tout brûler. Tout.
Je laisse les vêtements par terre et me précipite dans la salle de bain. La douche froide me permet de me remettre les idées en place. Tandis que je frotte frénétiquement chaque parcelle de ma peau, je réfléchis. Il faut avoir l'air normal, surtout ne pas attirer l'attention. Pour commencer, il me faut une excuse pour le boulot. Un pneu crevé ? Ensuite, faire brûler discrètement les vêtements. Je ne suis plus aussi certain que les faire disparaître dans ma cheminée soit une bonne idée. Mais quelque part, je n'ai pas le choix... Il faudra juste s'assurer que tout a bien brûlé. Réconforté par cette idée, je me dirige vers la cheminée, j'y fourre ma chemise, mon pantalon, ma cravate, même mon slip et mes chaussettes, et je frotte une allumette. Je regarde les flammes ronger le tissu. Pendant que ça brûle, je vais me rhabiller. Quand je redescends, les vêtements se sont consumés, mais il reste un paquet de fibres. Merde ! Qu'est-ce que je vais en faire ? Je rajoute un peu d'alcool dessus, je re-gratte une allumette et la jette dessus. Le mélange explose en un grand "wouf !" qui monte dans la cheminée. J'ai eu chaud – littéralement.
Je me permets encore cinq minutes de repos avant de partir, prends un petit verre d'alcool pour me remettre de ces derniers événements. C'est parti. Je sors, monte dans la voiture, hésite avant de démarrer. Mes mains tremblent encore, et ma respiration n'est pas naturelle. J'inspire fort, une fois, deux fois. La bagnole démarre. Je roule normalement. La route me permet de retrouver mon calme.
J'arrive au boulot avec une bonne heure de retard, et je salue mes collègues comme si de rien n'était. Etrangement - mais c'est un soulagement ! - aucun d'entre eux ne semble vouloir connaître la raison de mon retard. Je commence donc enfin ce qui ressemble à une journée normale. Les heures s'écoulent, et je tente de rester concentré. Je fais tout pour ranger cet épisode loin, loin dans ma tête. Mais, je ne peux pas l'empêcher : je revois le voisin dans sa voiture, le crâne brisé... Ou encore debout, regardant le coup de couteau qui coule rouge, si rouge...
Impossible de me retenir : je cours aux toilettes pour retourner vomir. Je respire autant que je peux pour me calmer avant de ressortir. Je tremble de partout...
"Ah, c'est vous !"
Merde ! C'est mon patron...
"Vous avez l'air vraiment mal, vous savez. Vous devriez rentrer chez vous, allez voir le médecin. Je vous donne votre journée".
Je le remercie : j'en ai vraiment besoin. Mais, ce n'est pas le médecin que je veux voir. Une fois dans ma voiture, je prends le téléphone et je compose le numéro de mon meilleur ami : Jim.
La voix posée de mon ami me fait immédiatement du bien.
- Je... Je voulais te parler...
Je crois qu'il a senti que j'avais quelque chose d'important à lui dire. Et surtout que quelque chose d'important s'était passé.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as des ennuis ?
- En quelque sorte, je crois qu'on peut dire ça comme ça... en fait, j'ai fait quelque chose que... que j’aurais pas du faire, et je...
Je me perds au milieu de ma phrase.
- Tu n'as qu'à passer, ce soir, après le boulot. On pourra discuter de tout cela ensemble, tranquillement.
- Justement, je me demandais si... si je pouvais passer maintenant. Mon patron m'a donné ma journée, alors si tu n'es pas occupé...
- Non, bien sûr que non. Tu sais bien que je suis toujours là. On se voit tout à l'heure.
- Merci, Jim.
Je raccroche. Je m'en fous, de Dieu. Je veux parler à mon meilleur ami, et le confessionnal est parfait pour ça : il ne verra pas mon visage couvert de honte...
La route me paraît longue, surtout avec la déviation qui ajoute encore quelques kilomètres. Je me gare rapidement et me dirige vers l'église. Le grand bâtiment ne m'a jamais impressionné, mais aujourd'hui, un frisson me parcourt alors que j'entre.
- Tu as fait vite, dis-moi !
Jim s'avance vers moi et pose sa main sur mon épaule. Il m'entraîne au fond de la salle, puis s'assied sur un banc.
-Si ça te dérange pas, j'aimerais autant qu'on en parle... ailleurs. Dans le confessionnal.
Je n'ose pas le regarder en parlant, et observe mes chaussures. Il se relève et va vers le confessionnal sans un mot. Jim est super, pour ça : il n’a pas posé de question, il n’a pas relevé. Il sait que j’ai surtout besoin de lui parler, à LUI, mais j’ai demandé le confessionnal, alors il m’y accompagne sans rien demander.
Nous nous installons dans nos compartiments. Jim attend que je parle.
- Dis-moi, Jim… Le secret de la confession est fort à quel point ?
- Qu’as-tu donc fait, mon fils et ami, qui te perturbe à ce point ?
Je n’ose rien répondre. Jim soupire, et me répond :
- Rien ne peut briser la confession. Je ne suis qu’un intermédiaire entre toi et Dieu, et Dieu garde pour lui les confessions de ses fidèles. Allons, Jim, mon fils et ami, raconte-moi ce qui pèse si lourd sur ton âme.
- Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
- Raconte-moi, fils.
- Jim… Mon père… J’ai honte… J’ai honte d’avoir aimé ce que j’ai fait. J’ai honte de n’éprouver aucun remords. J’ai peur de recommencer.
Jim ne répond rien. C’est à moi de parler. C’est à moi d’avouer.
- Jim, je… J’ai tué quelqu’un.
Un bruit étouffé retentit de l’autre côté du grillage.
- Tu as fait QUOI ?
- C'était un accident !
Je ne sais pas trop si je disais cela pour me défendre ou pour le calmer.
- Tu n'en a donc pas parlé à la police, ni à qui que ce soit d'autre ?
Je ne réponds pas, trop honteux pour articuler le moindre mot.
- Tu reconnais tes péchés devant Dieu, mais tu sais qu'il faut également être en paix avec la justice terrestre ?
Il marque une pause, et semble se calmer.
- Allons, mon fils, mon ami, raconte-moi ce qu'il s'est passé, et ensuite nous irons voir la police. Je suis certain que tout va bien se passer. Dieu...
- Dieu n'a rien à voir avec tout ça ! C'est... C'est moi, pas lui !
- Je le sais, mais...
- Je voulais juste lui apprendre les bonnes manières, c'est lui qui s'est jeté sur moi ! Je n'ai pas réfléchi, sur le moment...
- Il est donc légitime que tu te sois défendu. Mon fils et ami, Dieu te pardonnera si...
- Non, ce n'est pas le pire ! J'ai... j'ai maquillé la scène, je voulais pas finir en taule...
Je marque une petite pause, mais Jim ne dis rien.
- Je... Je l'ai remis dans la voiture, et... Aux yeux de tous, ça aura l'air d'un accident, il sera simplement rentré dans un arbre... Oh, Jim, je l'ai tué !
Jim ne me répond pas. Il semble réfléchir à ce qu'il va bien pouvoir me dire.
- Dieu pourrait te pardonner, peut-être, si... Si tu avais une conduite absolument exemplaire le reste de ta vie.
- Jim, tu ne comprends pas... Comment pourrait-on me pardonner le plaisir que j'y ai pris ?
- Dieu sait amnistier...
J'entends sa voix trembler. Jim ne sait plus quoi dire.
- Tu sais quoi, je... J'aurais pas dû venir te voir. Je suis désolé te t'avoir dérangé, Jim.
Je sors du confessionnal en courant, et je quitte l'église aussi sec. C'est dans la voiture que je réalise : je n'ai pas reçu l'absolution. J'hésite, mais décide de ne pas y retourner. Jim a certainement déjà prévenu la police, et je le comprends. Je ne vais pas le torturer davantage. La bagnole démarre brusquement, et roule rapidement.

Je cours comme un fou jusqu'à la voiture. Je me cale derrière le volant et démarre aussitôt. Bon sang, quelle peur je me suis fait ! Il s'en est fallu de peu... Depuis le temps que je suis parti, c'est bien la première fois que c'est aussi juste.
A un feu rouge, je remarque un petit détail assez gênant : mes gants sont rouges, et d'un rouge assez vite reconnaissable... Zut. Je les retire et les range dans la boîte à gants. Bon. Elle est où, l'église, ici... ?





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